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Ce que j'écris

La Dame que personne ne voyait

Octavia avait passé sa huitième décennie et cela faisait un moment qu’elle se trouvait trop vieille pour pleins de choses. Elle s’avança lentement vers la chaise posée au milieu de son appartement, entre le vieux canapé marocain où elle avait longtemps imaginé que ses petits-enfants joueraient et le meuble de rangement où ses vieilles cassettes d’album de Louis Armstrong reposaient. Ses vieux os grinçaient sous l’effort ou peut-être fut-ce juste un tour de son esprit, mais sa canne, fidèle compagnon de route, lui vint en aide. 

Trop vieille pour marcher sans aide, pensa-t-elle. Son regard alla de la chaise au plafond, où était accroché un vieux brasseur qui l’avait accompagné durant maintes journées d’été mais qui aujourd’hui servirait pour la dernière fois dans un sombre dessein, puis retomba sur son autre main où elle tenait un vieux rideau qu’elle avait tissé avec soin. Octavia secoua la tête à l’idée de la tâche qu’elle s’était imposée. 

Même trop vieille pour te pendre. 

Elle resta un moment à contempler le vieux brasseur et la chaise, s’imaginant le portrait final si elle arrivait à se hisser sur cette dernière. Une vieille femme se balançant mollement au bout de son rideau le plus beau, son corps faisant de lents moulinets au rythme de son brasseur. Combien de temps leur faudra-t-il pour se rendre compte de son absence? Qui ça “il”? Ses enfants peut-être? Elle se souvenait de la dernière fois qu’elle avait vu l’un d’eux. Il y a deux ans déjà, son benjamin Arthur lui avait promis un nouveau lecteur CD pour remplacer celui qu’elle avait offert à feu son époux pour leur noce d’argent, ou peut-être était-ce celle de bronze, elle avait du mal à s’en rappeler. Depuis, plus de nouvelles d’Arthur, et encore moins de lecteur où elle pouvait écouter la voix grogneuse de Louis Armstrong, qui lui rappelait celle de son époux. 

Je n’existe pas, fit une petite voix dans son esprit.

Octavia soupira et s’éloigna de la chaise. Elle ne voyait pas comment s’y hisser sans s’affaler comme une idiote et se briser le cou. Elle voulait mourir certes, mais pas qu’on la retrouve la jupe au-dessus de la tête. Si seulement la famille voisine avait pu la réapprovisionner en somnifères hier soir, une dizaine de cachets auraient fait l’affaire et elle ne serait plus là à présent. La perspective de se rendre jusqu’à sa porte grinçante qui faisait un bruit des plus agaçants à son ouverture, ne la réjouissait guère.

-Je vais peut-être juste m’affaler dans mon canapé et ne plus bouger, comme un vieux meuble qui attend qu’on se rappelle de son existence pour le jeter.

Elle allait faire exactement ce qu’elle s’était dite quand on frappa vivement à la porte et l’écho de pas hâtifs dévalant les escaliers vint jusqu’à elle. Personne ne frappait jamais à sa porte.

Je n’existe pas.

Avant même qu’elle l’eut ouverte, le regard d’Octavia fut attiré par un bout de papier à ses pieds. Elle s’affaissa, et après l’avoir ramassé, elle le déplia et le lut, non pas sans remarquer la légère odeur de parfum qui en émanait et ravivait des souvenirs enfouis. 

[A Eleanor

Objet: Fais-moi signe

Salut,

alors voilà, je me jette à l’eau !

Je te croise chaque matin devant le lycée et tu ne me vois pas.

Mais moi je te vois bien. Pire, je ne vois que toi.

J’aimerais bien qu’il se passe entre nous autre chose qu’un échange de regards. Et encore ce n’est pas un échange de regards puisqu’il n’y a que moi qui te regarde.

Bref. Fais-moi signe, s’il te plaît.

Je t’embrasse]

Octavia ouvrit la porte le cœur battant et scruta le couloir vide, la tête pleine de souvenirs. Avec son époux Gillbert, tout avait commencé avec une lettre. S’il était encore là, elle savait qu’elle pourrait supporter le fait d’être insignifiante, invisible dans un monde qui avançait sans elle. Elle regarda la lettre et s’imagina sa vie s’il s’était trompé de boîte aux lettres à l’époque et un étrange sens du devoir l’envahit. Sans réfléchir, elle rangea soigneusement le bout de papier dans sa poche et s’aidant de sa canne, se dirigea vers l’ascenseur. Elle appuya sur le bouton et il s’ouvrit automatiquement comme à son habitude, occurrence qu’elle avait toujours trouvée étrange. 

Les pas avaient dévalé les escaliers et Octavia suspecta que le destinateur n’habitait pas l’immeuble. En sortant de l’ascenseur elle passa devant l’habitacle de la concierge, dont les yeux quittèrent son magazine de potins pour se poser sur Octavia. Elle sourit machinalement.

‘Bonjour Madame Octavia, vous allez bien?

Non. Il y a encore quelques minutes si j’en avais eu la force je ne serais plus de ce monde. Mais bon rien de tout ça ne t’intéresse vraiment. Tu me poses la question chaque fois que je passe mais tu ne veux pas vraiment savoir.

-Je me porte comme un charme Viviane, répondit simplement Octavia avant de se diriger vers la porte. 

Dehors, elle scruta les passants, espérant croiser le regard de l’un d’entre eux. Un garçon qui vient de livrer son cœur et qui guette une quelconque réaction, peut-être. Aucun des passants ne croisa son regard, ni ne la remarqua.

Seul, comme un vieux meuble que personne ne veut. 

Elle aperçut au loin la pharmacie et les somnifères lui revinrent à l’esprit. Octavia tapota sa poche et sentit son portefeuille à côté de la lettre et la lassitude qui traversa ses os à cet instant fit le choix pour elle. Désolée, je ne peux rien pour toi. D’un pas décidé, elle se dirigea vers la pharmacie. 

-Madame…Octavia?

La vieille femme venait de traverser la route quand une voix fluette la fit arrêter sa marche laborieuse.Bonjour… voisine.

-Eline; ce n’est pas grave que vous ayez oublié on ne se voit pas si souvent. Je crois même qu’avant votre visite hier on ne s’était vu que lors de mon emménagement, il y a quelques mois.

Elle parlait vite et avec gaieté et Octavia eut du mal à la suivre. Elle allait prendre congé lorsque sa voisine, Eline, lui saisit vivement la main, celle qui ne tenait pas sa canne où son poids reposait douloureusement, et, la dépliant, y posa un objet. Elle vit qu’il s’agissait d’une boîte de médicament; des somnifères.

-Je suis vraiment désolée pour le bruit. Je me suis sentie tellement mal quand vous êtes venue demander des somnifères hier. Faut dire que même moi j’en aurais bien besoin, pas évident de dormir avec un bébé aussi bruyant.

Octavia ignorait jusqu’alors qu’elle avait un bébé. Tant qu’elle gardait ses fenêtres fermées, elle n’entendait rien de chez les voisins.

-J’y allais. Vous m’épargnez la marche.

-Eh bien tant mieux! On fait le chemin du retour ensemble.

La vieille femme se contenta d’un grognement, son esprit déja sur la tâche qu’elle s’apprêtait à accomplir une fois rentrée. 

Je le fais dans mon lit ou dans mon canapé? Faudra penser à éteindre l’électricité. Je ne voudrais pas que les petits aient à payer quoique ce soit à cause de…

-Puisqu’on est devant la boulangerie je pensais prendre un petit quelque chose pour ma grande fille. Elle est déjà au lycée mais elle est toujours maigre comme un clou.

Elle partit d’un rire et sans attendre de réponse d’Octavia, elle s’adressa à l’homme derrière le comptoir de la boulangerie. 

-Salut Sam!

-Bonjour Eline. Alors c’est pour qui?

-Eleanor. Madame Octavia vous prendrez quoi?

Sans attendre encore une fois de réponse, cette fois-ci c’est le boulanger qui interrompit Octavia.

-Un pain de campagne n’est-ce pas?

Je n’existe pas! se débattit la petite voix dans son esprit.

-James apporte-moi ça et un pain complet, et des beignets au chocolat aussi.

Un jeune homme, la quinzaine, estima Octavia, répondit à l’ordre du boulanger et revint avec la commande. 

-Je vous aide à porter ça en haut Madame? demanda-t-il à Eline.

Cette dernière adressa un sourire complice au boulanger qui lui se contenta de secouer la tête.

-C’est très gentil James. Tu connais le numéro d’appartement?

Il remua vivement la tête et fila avec son paquetage. Avant de passer la porte d’entrée, il lança vers les deux femmes.

-Le 2A n’est-ce-pas?!

Eline allait lui répondre mais il disparut dans l’immeuble.

-Ah la jeunesse, fit-elle en prenant l’air sage et réussit à arracher un sourire à Octavia.

Les deux femmes s’en allèrent à la suite du jeune plein d’entrain, Eline prenant soin de se caler sur le rythme d’Octavia, qui lui en fut reconnaissante en silence. Elles arrivèrent dans le hall où Viviane lisait un autre magasine, elle devait avoir plusieurs abonnements se dit Octavia. 

L’ascenseur s’ouvrit automatiquement comme à son habitude.Vous ne trouvez pas ça curieux que l’ascenseur soit toujours à l’étage où on a besoin de lui?

-Oh on n’a pas tous cette chance. C’est Viviane qui vous l’envoie à chaque fois.

Je n’existe…pas? gémit la voix maintenant à pleine plus qu’un murmure.

-Comment elle saurait que c’est moi qui sort?

-Ah mais tout l’immeuble sait quand c’est vous. Votre porte à ce bruit très particulier vous savez. Oh mais c’est rien on est habitué et puis ça fait partie de l’atmosphère.

J’existe? Une question, une supplique.

L’ascenseur arriva à destination et les portes s’ouvrirent, donnant sur le jeune James planté devant l’appartement d’Octavia.

-James, si tu n’étais pas aussi pressé tu m’aurais entendu te dire que ce n’est pas le 2A notre appartement, mais le 2B. Celui-là c’est celui de Madame Octavia. 

La surprise sur le visage du garçon fit sourire Octavia pour la deuxième fois ce jour-là. Il se mit à fixer ses pieds, embarrassé. 

Octavia s’approcha de lui et lui prit son paquet des mains puis posa une main sur son épaule. Leurs regards se croisèrent et elle lui fit un clin d’œil. Le rouge lui monta aux oreilles et il s’en fut sans demander son reste. Octavia rit, elle rit de bon cœur comme elle n’avait pas rit depuis longtemps.

-Ah la jeunesse, dit-elle quand elle se fut arrêtée.

-Oh! C’est beaucoup mieux quand c’est vous qui le faites! s’écria Eline et elles rirent ensemble. 

Quand leur hilarité ce fut calmée, ou plutôt réduite à deux sourires, ceux de deux personnes découvrant qu’elles pouvaient rire ensemble et qu’elles devraient le faire plus souvent, Octavia se souvint des mots d’Eline.

-A propos des pleurs la nuit, vous pourriez essayer de la musique, ça marchait plutôt bien avec mes petits.

-Hum, nous avons un lecteur CD, mais je doute que la collection de rock de mon époux fasse l’affaire.

-Envoyez votre fille plus tard, je vais voir ce que je peux trouver pour vous.

Sans crier gare, Eline serra la vieille dame dans ses bras. 

-Mon héros!

Plus tard dans la journée on frappa à la porte d’Octavia; c’était une jeune fille aux cheveux aussi blonds que ceux de sa mère, vêtue d’un vieux shirt de rock beaucoup trop grand pour elle. Octavia lui glissa une pile de CD dans les mains et posa une feuille parfaitement pliée dont s’émanait un léger parfum. 

-On a laissé ça pour toi, je crains que je l’ai prise avec mon courrier, désolée. 

La fille parcourut brièvement le message et se mit à se balancer d’un pied à l’autre.

-Je ne te retiens pas plus longtemps, va. 

Elle s’en fut.

Octavia alla ouvrir ses fenêtres pour laisser entrer l’air et les sons provenant des appartements voisins. Peut-être se trompait-elle. Peut-être qu’elle n’était pas invisible aux yeux des gens, mais que c’était elle qui ne les voyait pas. La vie continuait là dehors, et elle faisait partie du quotidien de certains d’entre eux, même si ce n’était que comme l’écho d’une porte grinçante ou comme l’ombre d’une vieille cliente prenant toujours la même commande. Et même si ce n’était pas le cas, elle se contenterait de les regarder vivre, et s’aimer. Ce soir elle avait rendez-vous avec les pleurs d’un enfant, et la voix de son époux.

Cette fois ce ne fut pas un murmure, ni la voix de son esprit mais toute son âme qui s’écria, non pas à l’intérieur mais au monde, au ciel et avec défi.

J’EXISTE.

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5 réponses sur « La Dame que personne ne voyait »

L’image de couverture ne rend pas justice à cette histoire. Elle illustre bien la phrase “ne jugez pas un livre à sa couverture”.
L’histoire engage dès les premiers mots. On visualise facilement le décor. En quelques phrases à peine, je me suis prise d’affection pour Octavia.
Ce n’était pas de la pitié comme souvent dans les livres qui parlent de vieux mais plus de l’empathie. Et ça, c’était cool.
J’avais imaginé la romance autrement, mais cette tournure est loin de me déplaire. Et il y a une certaine poésie dans l’œuvre, je trouve.
Bref. J’ai adoré. La plume de l’auteur est fluide, ce qui permet davantage d’apprécier l’histoire.

Cette fois ce ne fut pas un murmure, ni la voix de son esprit mais toute son âme qui s’écria, non pas à l’intérieur mais au monde, au ciel et avec défi.

J’EXISTE.

Prenant une inspiration aussi profonde que ses poumons lui permettaient, elle allait laisser sa voix et le vent réaffirmer son existence lorsqu’une quinte de toux la secoua brusquement.
Encore appuyée contre le rebord de la fenêtre, Octavia eut à peine le temps de comprendre ce qui venait de se passer lorsqu’elle fut emplie par une sensation de légèreté.
Plus jeune, elle avait souvent entendu parler de ce moment-là, juste avant que la flamme de la vie ne s’éteigne, où l’on avait droit à un aperçu intégral de notre vie et où l’on pouvait déjà soi-même deviner quelle porte nous ferait face dans l’au-delà. C’était supposé être un moment d’acceptation où chacun se résignait à son sort.
Octavia aurait bien voulu y avoir droit elle aussi à ce moment, revoir son mari et lui sourire une dernière fois, l’entendre encore une fois lui dire d’un air exaspéré que sa maladresse devrait entrer dans le Guinness. Tout ce qu’elle eut, ce fut cette maudite quinte de toux qui ne l’avait toujours pas libérée, les cris d’un jeune homme et l’obscurité absolue.

* * * *
J’aurais pas eu l’esprit tranquille si j’avais pas libéré ça

L’histoire est vivante. On sent une connexion avec les personnages qu’on a pourtant jamais rencontrés. Ils sont très réels et envoient des messages qui nous font penser à toutes ces personnes qu’on croise au quotidien. C’est sans doute le meilleur aspect de cette histoire qui arrive à faire cela en si peu de lignes. En outre, le message véhiculé est fort et passe bien. On souhaite plus de bonheur à Octavia, cela dit et il faudrait pincer le nez de ses enfants.

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